Les défis sécuritaires en Afrique, et comment les pays de l’AES y font face

Les défis sécuritaires en Afrique, et comment les pays de l’AES y font face

Résumé :
Cet article analyse les enjeux sécuritaires actuels en Afrique, en mettant un accent particulier sur les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso et Niger. Confrontés à la montée du terrorisme, aux putschs militaires, et à la recomposition géopolitique après la débâcle française et le relatif désengagement des États-Unis, ces pays redéfinissent leurs alliances, notamment avec la Russie. L’étude montre que si l’AES tente de renforcer sa coopération militaire et d’affirmer sa souveraineté, les causes profondes de l’insécurité — pauvreté, marginalisation sociale, faiblesse institutionnelle — demeurent largement intactes. L’article conclut que seule une approche intégrée, combinant sécurité, développement et gouvernance inclusive, peut ouvrir la voie à une stabilité durable dans la région.

Introduction

Depuis le début des années 2000, l’Afrique connaît une multiplication de crises sécuritaires, liées à la fois au terrorisme, aux guerres civiles, aux ingérences extérieures, et aux défis socio-économiques. Cette situation est particulièrement aiguë dans le Sahel et l’Afrique de l’Ouest, où les pays regroupés depuis 2023 sous l’Alliance des États du Sahel (AES) — Burkina Faso, Mali et Niger — cherchent à réinventer leurs stratégies sécuritaires et à redéfinir leurs alliances.

La dégradation sécuritaire dans ces pays est marquée par l’expansion des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, la faiblesse des institutions étatiques, la pauvreté endémique et le ressentiment envers l’ancienne puissance coloniale, la France. L’échec des interventions étrangères, notamment de l’opération Barkhane, a conduit à une rupture diplomatique avec Paris et à la montée d’un discours souverainiste. Dans ce contexte, l’AES cherche à élaborer une nouvelle architecture sécuritaire, s’appuyant sur la coopération régionale, les partenariats avec de nouveaux acteurs comme la Russie, et le rejet de la tutelle occidentale.

Cet article analyse les principaux défis sécuritaires en Afrique, avec un focus sur le Sahel et l’AES, en étudiant les dimensions géopolitiques, militaires et socio-économiques des crises, ainsi que les réponses mises en œuvre par ces États.

1. Les racines des défis sécuritaires en Afrique

1.1. Héritages coloniaux et fragilité institutionnelle

L’une des causes profondes de l’instabilité africaine réside dans l’héritage colonial. Les frontières tracées par les puissances coloniales ont ignoré les réalités ethniques et sociales, générant des tensions persistantes. De plus, l’État postcolonial africain, souvent faible et dépendant, peine à exercer une autorité effective sur tout son territoire (Bayart, 2009).

1.2. Pauvreté et marginalisation sociale

Le Sahel est l’une des régions les plus pauvres du monde. Le manque d’accès à l’éducation, aux infrastructures et aux opportunités économiques favorise le recrutement des jeunes par les groupes armés (Lacher, 2020).

1.3. Terrorisme et insurrections armées

Depuis 2012, avec la crise malienne et la chute de Kadhafi en Libye, les groupes terroristes ont prospéré dans le vide sécuritaire. Les armes libyennes ont circulé massivement dans la région, alimentant les rébellions touarègues et les cellules djihadistes (Marchal, 2017).

2. La débâcle française et le rejet des interventions occidentales

La France, à travers l’opération Serval (2013) puis Barkhane (2014-2022), a tenté de contenir la menace djihadiste. Malgré quelques succès initiaux, ces interventions se sont heurtées à plusieurs limites :

  • Manque de résultats durables : l’insécurité s’est aggravée malgré la présence militaire française.
  • Dépendance des armées locales : peu de renforcement structurel des forces armées nationales.
  • Ressentiment populaire : les populations perçoivent la France comme néocoloniale, cherchant davantage à protéger ses intérêts économiques qu’à stabiliser la région (Charbonneau, 2021).

En conséquence, les juntes militaires arrivées au pouvoir au Mali (2020), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023) ont exigé le départ des forces françaises, et progressivement rompu les accords militaires avec Paris.

3. Nouveaux partenaires et recomposition géopolitique

3.1. L’apparition de la Russie et de ses proxies

Face au retrait français, la Russie a saisi l’opportunité de s’implanter au Sahel. À travers le groupe Wagner (et aujourd’hui sa version institutionnalisée, Africa Corps), Moscou fournit à l’AES un soutien militaire direct, souvent en échange de concessions minières (Shurkin, 2023).

Cette présence s’accompagne d’un discours anti-occidental et d’une propagande relayée sur les réseaux sociaux. Toutefois, si la Russie offre une réponse militaire immédiate, son efficacité à long terme reste incertaine, notamment en termes de gouvernance et de développement.

3.2. Le désengagement relatif des États-Unis

Sous l’administration Trump, l’Afrique avait cessé d’être une priorité stratégique, et cette tendance s’est prolongée malgré les annonces de Biden. Le retrait progressif des troupes américaines du Niger en 2024 illustre cette perte d’intérêt sécuritaire, laissant un vide partiellement comblé par la Russie et, dans une moindre mesure, la Chine (Arieff, 2024).

3.3. Les organisations régionales en difficulté

La CEDEAO, historiquement garante de la stabilité régionale, s’est trouvée affaiblie. Ses sanctions contre les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont renforcé le discours souverainiste de l’AES, poussant ces pays à se rapprocher davantage de nouveaux alliés extra-africains (ICG, 2023).

4. Les putschs militaires et la quête de légitimité

Depuis 2020, le Sahel a connu une vague de coups d’État militaires. Ces régimes justifient leur prise de pouvoir par l’incapacité des gouvernements civils à sécuriser le territoire et à protéger les populations.

Toutefois, les juntes restent confrontées à une double exigence :

  1. Légitimer leur pouvoir auprès de populations épuisées par l’insécurité.
  2. Assurer des résultats tangibles face aux groupes armés.

L’AES tente de répondre à ce défi en créant une force conjointe et en affichant une volonté de coopération militaire renforcée. Cependant, l’absence de ressources financières suffisantes et le manque de professionnalisation des armées constituent des obstacles majeurs.

5. Le terrorisme et ses causes persistantes

Les groupes djihadistes prospèrent sur des causes structurelles non résolues :

  • Marginalisation des communautés rurales, souvent abandonnées par l’État.
  • Conflits intercommunautaires, exacerbés par le changement climatique et la compétition pour les ressources (Benjaminsen & Ba, 2021).
  • Absence de justice et abus des armées, qui alimentent la radicalisation.

Ainsi, la lutte purement militaire contre le terrorisme ne peut suffire. Une approche plus globale, intégrant développement, gouvernance et réconciliation sociale, s’impose.

6. Les stratégies sécuritaires de l’AES

Face à ces défis, l’AES déploie plusieurs stratégies :

  • Renforcement de la coopération militaire : mutualisation des moyens, opérations conjointes et création d’un cadre institutionnel sécuritaire.
  • Diversification des alliances : ouverture vers la Russie, mais aussi vers la Turquie et certains pays du Golfe.
  • Discours souverainiste : rejet du modèle néocolonial français, mise en avant d’une autonomie stratégique africaine.
  • Sécurisation des zones rurales : intensification des opérations militaires dans les zones frontalières.

Cependant, ces réponses restent fragiles, car elles reposent surtout sur une logique militaire, sans véritable projet socio-économique structurant.

Conclusion

L’Afrique fait face à une crise sécuritaire multiforme, particulièrement visible dans le Sahel. Les pays de l’AES incarnent une tentative de rupture avec l’ordre régional dominé par les anciennes puissances coloniales et leurs alliés occidentaux. Si cette réorientation géopolitique traduit une volonté légitime de souveraineté, elle ne garantit pas nécessairement la stabilisation durable de la région.

Le véritable défi consiste à dépasser la seule réponse militaire, en s’attaquant aux causes profondes de l’insécurité : pauvreté, marginalisation, gouvernance déficiente, et absence d’institutions inclusives. Sans un tel effort, les pays de l’AES risquent de rester prisonniers d’un cycle de coups d’État, de dépendance sécuritaire et de violences persistantes.

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