
L’histoire regorge d’enseignements précieux pour qui veut comprendre les mécanismes du pouvoir et les dangers des transitions mal préparées. La mort de Mao Zedong, en 1976, ouvrit une période de tumulte politique sans précédent en Chine. Derrière le culte de la personnalité et l’image d’un « Grand Timonier » se cachaient de profondes fractures au sein du Parti communiste chinois. La lutte féroce qui s’engagea alors entre les fidèles de Mao, incarnés par la tristement célèbre Bande des Quatre, et les pragmatiques ralliés à Deng Xiaoping, dessine un tableau saisissant des dangers d’une gouvernance hypercentralisée.
Aujourd’hui, le Cameroun vit une situation étrangement similaire. Après plus de quarante ans au pouvoir, Paul Biya règne sur un pays où les institutions sont fragilisées, où l’incertitude sur la succession nourrit déjà des rivalités internes. Comme en Chine des années 1970, la question de l’héritage politique d’un dirigeant vieillissant pose la problématique d’une transition incertaine, potentiellement explosive.
Cet article propose d’examiner les enjeux de la succession de Mao, avant d’en tirer des leçons pour le Cameroun contemporain.
La mort de Mao et l’ouverture d’une lutte sans merci
Mao Zedong, figure centrale de la révolution chinoise, dirigea son pays d’une main de fer de 1949 à sa mort en septembre 1976. Son pouvoir reposait sur un mélange de culte personnel, d’idéologie radicale et de contrôle absolu du Parti. Mais son règne fut aussi marqué par des désastres retentissants, comme le Grand Bond en avant (1958-1962) et la Révolution culturelle (1966-1976), qui plongèrent la Chine dans le chaos économique et social.
À sa mort, la Chine était donc un pays affaibli, fracturé, mais dominé par une question centrale : qui allait hériter du pouvoir du Grand Timonier ?
La Bande des Quatre
Au premier plan de cette bataille se trouvait la Bande des Quatre, un groupe d’idéologues radicaux qui comptait Jiang Qing, la veuve de Mao, ainsi que Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et Wang Hongwen. Ils incarnaient la continuité de la ligne dure maoïste et entendaient s’ériger en gardiens de l’héritage révolutionnaire. Leur stratégie consistait à maintenir la Révolution culturelle et à empêcher toute ouverture politique ou économique.
Le camp pragmatique
Face à eux, se dressait un autre clan, rassemblé autour de Hua Guofeng (le successeur officiel désigné par Mao) et surtout de Deng Xiaoping, qui avait été plusieurs fois purgé mais dont la vision pragmatique séduisait de nombreux cadres du Parti. Deng, partisan d’une modernisation économique, voyait dans la mort de Mao une opportunité de sortir la Chine du radicalisme idéologique.
La confrontation entre ces deux forces ne tarda pas à éclater. Moins d’un mois après la mort de Mao, en octobre 1976, Hua Guofeng et ses alliés firent arrêter la Bande des Quatre. Cet épisode marqua la fin brutale de la Révolution culturelle et ouvrit la voie à la montée en puissance de Deng Xiaoping, futur artisan des réformes économiques qui transformeraient la Chine.
Les leçons de la succession de Mao
L’épisode de 1976 offre plusieurs enseignements fondamentaux sur la nature des transitions politiques après un long règne autoritaire :
- La Chine maoïste reposait sur le pouvoir absolu d’un seul homme. Aucune institution n’était capable de garantir une transition ordonnée. Sa mort plongea donc le pays dans un vide de pouvoir, propice aux luttes intestines.
- Le culte de Mao (comme celui de Biya au Cameroun) avait éclipsé les règles collectives. Sa disparition créa une compétition brutale entre factions, chacune revendiquant l’« héritage légitime » du dirigeant.
- Au lieu d’un passage pacifique du témoin, la succession se transforma en règlement de comptes. La violence institutionnelle fut évitée de justesse grâce à l’arrestation rapide de la Bande des Quatre, mais le pays aurait pu basculer dans le chaos.
- Tant que les radicaux maoïstes conservaient une influence, la Chine ne pouvait pas s’ouvrir. Ce n’est qu’après leur neutralisation que Deng put engager des réformes de fond.
Cameroun : un parallèle inquiétant
Ces leçons résonnent fortement dans le Cameroun actuel. Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, a construit un système politique extrêmement centralisé où tout repose sur sa personne. Comme Mao, il a gouverné par un mélange d’autorité absolue, de clientélisme et d’affaiblissement des institutions.
Un pouvoir personnalisé
Au Cameroun, la Constitution et les institutions républicaines n’ont jamais été en mesure de limiter la toute-puissance présidentielle. L’armée, le parti au pouvoir (RDPC), l’administration et l’appareil judiciaire gravitent autour du chef de l’État. Sa longévité a fait de lui une figure quasi intouchable, au point que sa succession est devenue un tabou national.
Les factions en embuscade
Déjà, plusieurs clans s’agitent en coulisses pour préparer « l’après-Biya ». Certains sont liés à des membres de la famille présidentielle, d’autres à de puissants barons du parti ou à des figures militaires. Le pays est ainsi confronté au même risque que la Chine de 1976 : la transformation de la transition en une lutte féroce entre factions rivales, chacune revendiquant l’héritage du président.
Une transition sans garde-fous
Comme en Chine maoïste, les institutions camerounaises sont trop fragiles pour encadrer une transition apaisée. En l’absence de mécanismes clairs, le risque est grand que l’après-Biya soit marqué par l’instabilité, voire des violences. L’exemple du Tchad après la mort d’Idriss Déby, en 2021, illustre déjà ce danger d’une succession militaire improvisée.
Le risque d’un dérapage
Si le Cameroun échoue à préparer cette transition, le pays pourrait basculer dans :
- des affrontements internes au sein du régime, entre clans rivaux du RDPC et factions de l’armée ;
- des soulèvements populaires, portés par une jeunesse exaspérée par la corruption et le chômage ;
- une implosion nationale, car les tensions régionales (crise anglophone, frustrations économiques dans l’Ouest, rancunes dans le Grand Nord) risquent de se réveiller au moment le plus critique.
Le Cameroun, comme la Chine post-Mao, est à la croisée des chemins. Mais contrairement à la Chine, qui a su trouver une figure forte (Deng Xiaoping) capable de redonner un cap, le Cameroun n’a pas encore de leader consensuel susceptible de fédérer les énergies et d’organiser une transition pacifique.
Un avertissement de l’histoire
L’histoire de la succession de Mao Zedong n’est pas une simple anecdote du passé : elle est une leçon vivante sur les dangers de la personnalisation du pouvoir. Quand un pays est tenu d’une main de fer par un seul homme durant des décennies, sa disparition n’ouvre pas une nouvelle ère paisible, mais un champ de luttes internes aux conséquences imprévisibles.
Pour le Cameroun, l’avertissement est clair : tant que la question de la succession restera un tabou, le pays marchera sur une ligne de crête périlleuse. La Chine a survécu à Mao en grande partie grâce à l’émergence d’un Deng Xiaoping, visionnaire et pragmatique. Mais rien ne garantit que le Cameroun connaîtra une telle chance.
Il est urgent que les élites camerounaises, mais aussi la société civile et les partenaires internationaux, travaillent à instaurer des mécanismes de transition clairs et inclusifs. Faute de quoi, le Cameroun risque de payer au prix fort l’héritage d’un régime qui, comme celui de Mao, a tout misé sur un seul homme.
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